

by Anyès N.oël
Née et élevée en Guadeloupe, Anyès est une caribéenne. Une idéaliste. Une artiste amoureuse de poésie et de beauté. Elle porte une mémoire empreinte de cette colère qui veut agir pour la réalisation d’un Monde nouveau. C’est dans le tumulte de la ville de Port-au-Prince, en Haïti, qu’elle expérimente les différents canaux par lesquels se développent sa carrière d’artiste de théâtre. Comédienne-metteuse en scène-et autrice- Elle aspire à éveiller les consciences et à créer un lien à soi en faisant du théâtre un outil de transmission. Amours, Spiritualité, rapport Femme/Homme ; sont autant de thématiques qu’elle aborde sous forme de poèmes, de pièces de théâtre ou de nouvelles. De la plume à la scène, il est question d’intime, de mise en abime des profondeurs de l’être et les répercussions que cela peut avoir à l’échelle sociale. Avec BonbonSèl -appellation haïtienne de biscuits salés et croquants-, elle joue avec les mots et les métaphores pour exprimer les solitudes qui l’habitent.
BonbonSèl ; c’est aussi simple que la rencontre de deux pays qui m’ont vu naitre. Et bien que ce ne soit pas le plus important dans l’histoire, la métaphore de la douceur et le mordant d’un biscuit salé c’est ce que vient inspirer mon approche longue mais profonde de la solitude. BonbonSèl, deux mots en un. Deux définitions dans une langue qui en font une dans une autre et qui se plaisent à se rencontrer dans un arc qui brille de mille histoires qui se croisent, se mêlent et se démêlent en mer caribéenne.
Ici et là. Sur les rives de ma langue. Vient s’allonger sporadiquement une peur. Militante déchue, engagée dans la course d’un karma transgénérationnelle. Un contre la montre entre un désir de révolutionner et une culture du silence qui s’est étirée en moi comme sur les courbes de mon presque pays -je dirais même aux allures de colonies-. Amenant blocages et autres murs invisibles. Des voix dans ma tête, des voix dans mon corps. Des voix aux intonations proches de la mienne me jugent avec affront. Sans baisser le regard, j’ai bien tenté de leur faire face. Leur rappeler mes points forts et ce que déjà nous avons accompli. Une façon comme une autre d’apprendre à composer avec. Avez-vous déjà ressenti cela ? Ce que cela fait de ne pouvoir se voir tel que l’on est vraiment ? Survoler son corps. Être à l’extérieur de son âme. N’être qu’un cerveau tournoyant sur lui-même. À l’instant même, prise dans un entre quatre yeux, je négocie avec cette part de moi qui peine à laisser vibrer ma créativité. La spontanéité du passage à l’action d’auparavant ne suffit plus. Comme étourdie par ce qu’autrui pouvait penser ou dire de moi. J’ai vu, au cours des années précédentes, plusieurs blessures se raviver. A cette époque j’observe des blocages se contorsionner en moi de bien des manières. Et alors consciente qu’il était temps pour moi d’embrasser pleinement la femme-artiste que je me rêvais d’être, il n’était pas facile de me détourner d’automatisme de survie. Je me fuyais. À travers les autres notamment. La moindre chose était sujette à gaspiller mon énergie : leur changement vis-à-vis de moi. Leur désamour ou encore leur appel à travailler pour eux : « Il faut bien gagner sa vie faire rentrer l’argent » me disais-je pour justifier d’aller à l’encontre de l’engagement que je me devais à moi-même. Or, je me suis vu accepter de travailler sur des projets où il n’y avait aucune promesse de rémunération. Dans mes tiroirs s’entassaient mes propres idées sur lesquelles se logeaient frustrations et autres peurs et colères.
Progressivement, j’ai été amenée à faire le deuil de bien des choses et des êtres mais surtout de tout ce qui en moi ne résonnait plus avec les appels de mon âme. Je n’avais d’autre choix que de me mirer par le prisme de mes blessures. Moi qui dans les ateliers de théâtre que je proposais à l’époque, engageaient les participants sur un chemin de déconstruction, soulignant l’aspect thérapeutique de la pratique. Je me devais d’effeuiller ces murs de déraisons et, à partir des gravats me bâtir moi-même. Sur ce chemin d’éveil, -c’est ainsi que je le nomme aujourd’hui- je navigue encore, les émotions au corps et le chant à fleur de peau de mes mères dans la poitrine. Il m’est apparu tout au long des questionnements, des adversités et des épreuves, que déjouer les mécanismes qui m’avaient soutenu dans les luttes d’avant étaient désormais vioques. Ils sont comme en deçà de ce que tu t’apprêtes à entamer. De ce que ton âme rêves profondément et secrètement de construire. A cela, ne chercher aucune distraction. Aucune justification. Aucun éparpillement. Se prendre par la main. Ce courage-là même. Ce que l’étymologie du mot requiert. Le courage, -du latin « core » -, le cœur que cela demande de se porter en avant du reste. De s’aimer. Assez pour focus sur sa vision et faire fi, des chutes passées et de tout évènements qui mettrons tes émotions à rudes épreuves. Le cœur, comme avoir la patience d’agir en conscience. S’observer soi comme observer le monde.
Dans son All about Love, Bell Hooks dit :
« Le cœur blessé apprend l’amour de soi en commençant par surmonter le manque d’estime de soi. Le long ouvrage de Nathaniel Branden intitulé Les Six Clés de la confiance en soi (éd. J’ai lu) souligne les dimensions importantes de la confiance en soi, « la pratique de la vie consciente, de l’acceptation de soi, de la responsabilité de soi, de l’affirmation de soi, de la vie axée sur un but et la pratique de l’intégrité personnelle ». La pratique de la vie consciente consiste à faire preuve d’esprit critique vis-à-vis de soi-même et du monde dans lequel on vit, c’est se poser des questions fondamentales comme qui, quoi, quand, où et pourquoi. La plupart du temps, répondre à ces questions nous rend plus conscient es et nous éclaire. Branden affirme : « Vivre de façon consciente signifie chercher à comprendre ce qui détermine nos actions, nos buts, nos valeurs, ce qui peut nous permettre de donner le meilleur de nous-mêmes. C’est aussi nous comporter en tenant compte de ce que l’on voit et de ce que l’on sait. » Pour vivre de façon consciente, nous devons nous engager dans une réflexion critique sur le monde dans lequel nous vivons jusque dans ses aspects les plus intimes. »
Si j’emprunte la voix de la militante afro-américaine, théoricienne de l’afro-féminisme pour évoquer la notion d’amour-propre, c’est parce que premièrement c’est un livre qui m’a tellement apaisé, qu’alors même que je le lisais, une voix chuchotait dans ma tête « tu dois le relire ». Puis, en second lieu parce qu’il m’a fallu du temps pour véritablement endosser cette bataille intérieure. En effet, c’était pour moi un concept flou : s’aimer. Je ne me détestais pas, je reconnaissais mes capacités et talents alors en quoi je manquais d’amour-propre ? En théorie, je distinguais vaguement ce que cela engageait. Mais quelle concrétude allait pouvoir rajouter une plus-value à cet amour-là ? Quels sont les jalons que j’allais pouvoir amener à mon quotidien pour exprimer et vivre consciemment l’amour pour moi-même ? Ne plus me fuir. Respecter l’intégrité du rêve sur papier. Changer mon discours intérieur. Et embrasser pleinement cette femme-là que mon âme me hurlait d’accepter. Sans rentrer dans les détails de ce que la vie a mis comme obstacles devant moi pour le réaliser, comprendre et passer à l’action, -même si je suis prête à les partager avec ceux qui voudront en savoir plus- c’est un combat qui se porte probablement à vie. Comme lorsque l’on tombe en amour de quelqu’un. On se doit d’en prendre soin, de communiquer pour parvenir à se comprendre et à susciter le désir chez cette personne sur laquelle s’est jetée notre dévolu. S’aimer comme aimer sont des verbes d’action.
Ce que cela a pris. Le temps. La patience. Une longue traversée pour enfin développer une relation, chaque jour renouvelée avec mon entièreté. Vous m’entendrez alors employer des formules comme « mon masculin, mon féminin, mon enfant intérieur, mes ombres, mes blessures, mon ego ». Dans l’acceptation de la solitude qui s’était imposée à moi, le temps s’est étiré, et la faille présente depuis ma naissance s’est vue progressivement immergée de ma propre lumière. J’ai compris que je devais passer plus de temps avec toutes ces voix en moi. M’adresser à elles. Les rassurer. Les écouter. Se mettre ensemble pour construire ce qui allait étendre l’épanouissement de ma lumière intérieure. Au cœur de cette quête, bâtir un lieu, un sanctuaire, comme une chambre à soi disait Virginia Wolf, et s’y sentir nourri comme reconnaissante de cette solitude-même, par tous les bouts traverser.
« Bonbon » en Guadeloupe, est une douceur, « Sèl » en créole signifie seul. BonbonSèl ; ce sont mes chevauchements, en réflexions, en poésies et autres lieux de mes solitudes.
Cette chambre à moi qu’il me plait de vous ouvrir est également un prétexte pour tendre la main vers vous et étendre nos voix. Suivez l’étoile. Restez ancrés. Et retenez que même seul dans l’obscurité on ne l’est jamais vraiment. Seul.
A.nyès NOËL
